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Bisphénol A : une interdiction trop tardive

[ Publié le 15 mars 2013 ]
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Bientôt interdit dans les contenants alimentaires, le bisphénol A est-il resté trop longtemps en liberté ? Une étude française vient de démontrer expérimentalement la nocivité de ce perturbateur endocrinien sur les fonctions de reproduction masculine chez l’homme. Mauvaise nouvelle : ses effets seraient dix fois plus délétères que prévu.

C’est un nouvel élément à charge dans le dossier du bisphénol A. Une étude du professeur René Habert et de son équipe (Inserm, CEA, Université Paris-Diderot), publiée dans la revue Plos One (1), vient de démontrer la nocivité sur l’homme de ce produit de synthèse largement utilisé dans l’industrie alimentaire.

 

Le bisphénol A (BPA) se retrouve notamment dans les plastiques des bouteilles d’eau réutilisables et dans les résines époxydes qui tapissent l’intérieur des cannettes et des boîtes de conserve. Mais aussi, à faible dose, dans la nourriture avec laquelle il est en contact, et dans laquelle il a tendance à migrer.

 

Face à l’imposante littérature scientifique désignant le BPA comme perturbateur endocrinien, neurotoxique et cancérigène chez les rats et souris de laboratoire, le Parlement français a voté, le 13 décembre dernier, son interdiction dans les contenants alimentaires à partir de janvier 2015 (et dès 2013 pour ceux à destination des enfants de moins de 3 ans). Mais l’étude Habert marque un tournant, en détaillant directement les effets délétères pour l’homme de ce produit omniprésent dans notre environnement quotidien – et ce, pour encore deux ans.

 

Une cause de malformations congénitales

En exposant des fragments de testicules de fœtus à la dose moyenne de bisphénol A détectée dans la population, l’équipe du professeur Habert a constaté qu’ils secrétaient 30% de testostérone en moins que ceux non exposés au produit. « La testostérone est nécessaire à la masculinisation du fœtus, explique René Habert. Notre étude prouve ainsi le lien entre le BPA et les malformations congénitales à la naissance, comme l’hypospadias et le cryptorchidisme, des pathologies dont la fréquence a doublé au cours des quarante dernières années. »

 

Le chercheur n’exclue pas non plus que le bisphénol A puisse être une cause de la diminution du nombre de spermatozoïdes produits à l’âge adulte, ainsi que de l’augmentation de la fréquence du cancer des testicules. « Les femmes enceintes sont des populations à risque qui doivent réduire leur exposition au BPA. Il faut communiquer urgemment sur ce danger », alerte-t-il.

 

Des effets dix fois plus graves que prévu

« Les pouvoirs publics ont fait preuve de passivité, explique Gérard Bapt, député PS de Haute-Garonne, auteur de la proposition de loi adoptée en décembre. Depuis les années 1990, il y a une convergence des études sur la nocivité du BPA. Mais lorsque j’ai tiré la sonnette d’alarme en 2009, le gouvernement assurait qu’il n’y avait aucun problème. Tout comme l’Agence de sécurité sanitaire des aliments ». Cette dernière, qui a finalement pointé les dangers du bisphénol A dans un rapport de septembre 2011, a longtemps eu du mal à appréhender les risques des perturbateurs endocriniens (voir notre interview d’André Cicolella).

 

Alors que l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) ne reconnaît pas encore les dangers du bisphénol A, le précédent français peut apporter de l’eau au moulin des détracteurs du BPA. Tout comme cette révélation de l’étude Habert : alors que l’on pensait les testicules humains dix fois plus sensibles au BPA que ceux des rats, ils le sont en fait cent fois plus ! Les effets du bisphénol A, déjà inquiétants, seraient ainsi dix fois plus graves que ne le prévoyaient les précédentes études…

 

Aurélien Culat (Tribune Santé)

 

(1) Differential Effects of Bisphenol A and Diethylstilbestrol on Human, Rat and Mouse Fetal Leydig Cell Function, R.Habert, Plos One, 17 décembre 2012.

 

« Nous avons identifié une cause importante des maladies chroniques »


André Cicolella est toxicologue, chercheur en évaluation des risques sanitaires à l’INERIS et président du Réseau Environnement Santé (RES), qui a milité pour l’interdiction du bisphénol A.


Pourquoi a-t-on mis si longtemps avant de légiférer sur le bisphénol A ?

André Cicolella – Il y a eu un mélange de lobbying des industriels, de non-respect des conflits d’intérêt dans les agences d’évaluation des risques sanitaires, et d’indifférence à l’égard de la littérature scientifique. Les études publiées dès 1995-1996, qui montraient une nocivité du bisphénol, auraient pu conduire à une interdiction. En ce sens, on a perdu quinze ans. Mais d’un autre côté, la France est le premier pays à interdire le BPA dans les contenants alimentaires, grâce à la campagne nationale lancée en 2009 par RES. Il a fallu informer les décideurs politiques, sensibiliser le grand public, faire face à l’opposition de l’industrie du plastique, et remettre en cause le travail des agences. Heureusement, il y a eu une prise de conscience assez nette de l’enjeu.

 

Doit-on réformer notre système d’évaluation des risques sanitaires liés à l’alimentation ? 

A.C. – Il faut repenser cette réglementation qui repose sur les règles de toxicologie classiques, car les perturbateurs endocriniens agissent avec des règles différentes. Ils ont davantage d’effets à faible dose qu’à forte dose, et sont sensibles à « l’effet cocktail ». Leur nocivité dépend de la période d’exposition, et non de la dose journalière. Et ils ont des effets transgénérationnels, même lorsqu’ils ne laissent plus de trace dans l’organisme. Les agences n’ont pas intégré ce changement de paradigme, malgré le nombre d'études sur le sujet. Nous avons fait un pas avec cette interdiction, il faut maintenant que notre politique de santé se construise par rapport à l’enjeu des maladies chroniques, avec une véritable prise en compte des risques liés à l’environnement, notamment aux perturbateurs endocriniens.

 

Peut-on quantifier l’impact sanitaire du bisphénol A sur la population ?

A.C. – Non, nous pouvons tout au plus faire des estimations. D’ici à 2015 et l’interdiction totale, les 830 000 enfants qui naissent chaque année risquent d’être contaminés par le bisphénol ingéré par leurs mères. Mais les effets transgénérationnels ne seront perceptibles que dans plusieurs générations. Il faut voir le problème de façon positive : nous avons identifié une cause importante des maladies chroniques. Il est donc possible d’agir pour faire reculer le cancer, le diabète, l’obésité, les troubles de la reproduction et du comportement... C’est un gain sanitaire considérable qui est à attendre de l’interdiction du BPA, et plus largement des perturbateurs endocriniens.

 

Propos recueillis par A.C. (Tribune Santé)

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